Le Voyage

Beaudelaire

I

Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes, Per il ragazzo, amante delle mappe e delle stampe,
L'univers est égal à son vaste appétit. l'universo è pari al suo smisurato appetito.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes ! Com'è grande il mondo al lume delle lampade!
Aux yeux du souvenir que le monde est petit ! Com'è piccolo il mondo agli occhi del ricordo!
Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme, Un mattino partiamo, il cervello in fiamme,
Le coeur gros de rancune et de désirs amers, il cuore gonfio di rancori e desideri amari,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame, e andiamo, al ritmo delle onde, cullando
Berçant notre infini sur le fini des mers : il nostro infinito sull'infinito dei mari:
Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ; c'è chi è lieto di fuggire una patria infame;
D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns, altri, l'orrore dei propri natali, e alcuni,
Astrologues noyés dans les yeux d'une femme, astrologhi annegati negli occhi d'una donna,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums. la Circe tirannica dai subdoli profumi.
Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent Per non esser mutati in bestie, s'inebriano
D'espace et de lumière et de cieux embrasés ; di spazio e luce e di cieli ardenti come braci;
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent, il gelo che li morde, i soli che li abbronzano,
Effacent lentement la marque des baisers. cancellano lentamente la traccia dei baci.
Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent Ma i veri viaggiatori partono per partire;
Pour partir ; coeurs légers, semblables aux ballons, cuori leggeri, s'allontanano come palloni,
De leur fatalité jamais ils ne s'écartent, al loro destino mai cercano di sfuggire,
Et sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons ! e, senza sapere perché , sempre dicono: Andiamo!
Ceux-là, dont les désirs ont la forme des nues, I loro desideri hanno la forma delle nuvole,
Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon, e, come un coscritto sogna il cannone,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues, sognano voluttà vaste, ignote, mutevoli
Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom ! di cui lo spirito umano non conosce il nome!

II

Nous imitons, horreur ! la toupie et la boule Imitiamo, orrore! nei salti e nella danza
Dans leur valse et leurs bonds ; même dans nos sommeils la palla e la trottola; la Curiosità, Angelo
La Curiosité nous tourmente et nous roule, crudele che fa ruotare gli astri con la sferza,
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils. anche nel sonno ci ossessiona e ci voltola.
Singulière fortune où le but se déplace, Destino singolare in cui la meta si sposta;
Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où ! se non è in alcun luogo, può essere dappertutto;
Où l'Homme, dont jamais l'espérance n'est lasse, l'Uomo, la cui speranza non è mai esausta,
Pour trouver le repos court toujours comme un fou ! per potersi riposare corre come un matto!
Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie ; L'anima è un veliero che cerca la sua Icaria;
Une voix retentit sur le pont : « Ouvre l'oeil ! » una voce sul ponte: «Occhio! Fa' attenzione!»
Une voix de la hune, ardente et folle, crie : Dalla coffa un'altra voce, ardente e visionaria:
« Amour... gloire... bonheur ! » Enfer ! c'est un écueil ! «Amore... gioia... gloria!» È uno scoglio, maledizione!
Chaque îlot signalé par l'homme de vigie Ogni isolotto avvistato dall'uomo di vedetta
Est un Eldorado promis par le Destin ; è un Eldorado promesso dal Destino;
L'Imagination qui dresse son orgie ma la Fantasia, che un'orgia subito s'aspetta,
Ne trouve qu'un récif aux clartés du matin. non trova che un frangente alla luce del mattino.
Ô le pauvre amoureux des pays chimériques ! Povero innamorato di terre chimeriche!
Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer, Bisognerà incatenarti e buttarti a mare,
Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amériques marinaio ubriaco, scopritore d'Americhe
Dont le mirage rend le gouffre plus amer ? il cui miraggio fa l'abisso più amaro?
Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue, Così il vecchio vagabondo cammina nel fango
Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis ; sognando paradisi sfavillanti col naso in aria;
Son oeil ensorcelé découvre une Capoue il suo sguardo stregato scopre una Capua
Partout où la chandelle illumine un taudis. ovunque una candela illumini una topaia.

III

Étonnants voyageurs ! quelles nobles histoires Strabilianti viaggiatori! Quali nobili storie
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers ! leggiamo nei vostri occhi profondi come il mare!
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires, Mostrateci gli scrigni delle vostre ricche memorie,
Ces bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers. quei magnifici gioielli fatti di stelle e di etere.
Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile ! Vogliamo navigare senza vapore e senza vele!
Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons, Per distrarci dal tedio delle nostre prigioni,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile, fate scorrere sui nostri spiriti, tesi come tele,
Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons. i vostri ricordi incorniciati d'orizzonti.
Dites, qu'avez-vous vu ? Diteci, che avete visto?

IV

«Nous avons vu des astres «Abbiamo visto astri
Et des flots ; nous avons vu des sables aussi ; e flutti; abbiamo visto anche distese di sabbia;
Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres, e malgrado sorprese e improvvisi disastri,
Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici. molte volte ci siamo annoiati, come qui.
La gloire du soleil sur la mer violette, La gloria del sole sopra il violaceo mare,
La gloire des cités dans le soleil couchant, la gloria delle città nel sole morente,
Allumaient dans nos coeurs une ardeur inquiète accendevano nei nostri cuori un inquieto ardore
De plonger dans un ciel au reflet alléchant. di tuffarci in un cielo dal riflesso seducente.
Les plus riches cités, les plus beaux paysages, Le più ricche città, i più vasti paesaggi,
Jamais ne contenaient l'attrait mystérieux non possedevano mai gl'incanti misteriosi
De ceux que le hasard fait avec les nuages. di quelli che il caso creava con le nuvole.
Et toujours le désir nous rendait soucieux ! E sempre il desiderio ci rendeva pensosi!
- La jouissance ajoute au désir de la force. - Il godimento dà al desiderio più forza.
Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d'engrais, Desiderio, vecchio albero che il piacere concima,
Cependant que grossit et durcit ton écorce, mentre s'ingrossa e s'indurisce la tua scorza,
Tes branches veulent voir le soleil de plus près ! verso il sole si tendono i rami della tua cima!
Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace Crescerai sempre, grande albero più vivace
Que le cyprès ? - Pourtant nous avons, avec soin, del cipresso? ? Eppure con scrupolo abbiamo
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace, raccolto qualche schizzo per l'album vorace
Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin ! di chi adora tutto ciò che vien da lontano!
Nous avons salué des idoles à trompe ; Abbiamo salutato idoli dal volto proboscidato;
Des trônes constellés de joyaux lumineux ; troni tempestati di gemme luminose;
Des palais ouvragés dont la féerique pompe palazzi cesellati il cui splendore fatato
Serait pour vos banquiers un rêve ruineux ; sarebbe per i vostri cresi un sogno rovinoso;
Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse ; costumi che per gli occhi son un'ebbrezza;
Des femmes dont les dents et les ongles sont teints, donne che hanno dipinte le unghie e i denti,
Et des jongleurs savants que le serpent caresse. » e giocolieri esperti che il serpente accarezza.»
Et puis, et puis encore ? E poi, e poi ancora?

V

« Ô cerveaux enfantins ! «O infantili menti!
Pour ne pas oublier la chose capitale, Per non dimenticare la cosa principale,
Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherché, abbiam visto ovunque, senza averlo cercato,
Du haut jusques en bas de l'échelle fatale, dall'alto fino al basso della scala fatale,
Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché : il noioso spettacolo dell'eterno peccato;
La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide, la donna, schiava vile, superba e stupida,
Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût ; s'ama senza disgusto e s'adora senza vergogna;
L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide, l'uomo, tiranno ingordo, duro, lascivo e cupido,
Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égout ; si fa schiavo della schiava, rigagnolo di fogna;
Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ; il martire che geme, il carnefice contento;
La fête qu'assaisonne et parfume le sang ; il popolo innamorato della brutale frusta;
Le poison du pouvoir énervant le despote, il sangue che dà alla festa aroma e condimento,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant ; il veleno del potere che snerva il despota;
Plusieurs religions semblables à la nôtre, tante religioni che alla nostra somigliano,
Toutes escaladant le ciel ; la Sainteté, tutte che scalano il Cielo; la Santità,
Comme en un lit de plume un délicat se vautre, come un uomo fine su un letto di piume,
Dans les clous et le crin cherchant la volupté ; fra i chiodi e il crine cerca la voluttà;
L'Humanité bavarde, ivre de son génie, l'Umanità ciarlona, ebbra del suo genio,
Et, folle maintenant comme elle était jadis, e delirante, adesso come in passato,
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie : nella sua furibonda agonia urla a Dio:
«Ô mon semblable, ô mon maître, je te maudis !» «Mio simile, mio padrone, io ti maledico!»
Et les moins sots, hardis amants de la Démence, E i meno stolti, della Demenza arditi accoliti,
Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin, in fuga dal grande gregge recinto dal Destino,
Et se réfugiant dans l'opium immense ! per trovare rifugio nell'oppio senza limiti!
- Tel est du globe entier l'éternel bulletin. » - Questo del globo intero l'eterno bollettino.»

VI

Amer savoir, celui qu'on tire du voyage ! Dai viaggi che amara conoscenza si ricava!
Le monde, monotone et petit, aujourd'hui, Il mondo monotono e meschino ci mostra,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image : ieri e oggi, domani e sempre, l'immagine nostra:
Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui ! un'oasi d'orrore in un deserto di noia!
Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ; Partire? restare? Se puoi restare, resta;
Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit parti, se devi. C'è chi corre, e chi si rintana
Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste, per ingannare quel nemico che vigila funesto,
Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit, il Tempo! Qualcuno, ahimè! corre senza sosta,
Comme le Juif errant et comme les apôtres, come l'Ebreo errante e come l'apostolo,
À qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau, al quale non basta treno o naviglio,
Pour fuir ce rétiaire infâme : il en est d'autres per fuggire l'infame reziario; e chi invece
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau. sa ucciderlo senza uscire dal nascondiglio.
Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine, Infine quando ci metterà il piede sulla schiena,
Nous pourrons espérer et crier : En avant ! potremo sperare e urlare: Avanti!
De même qu'autrefois nous partions pour la Chine, E come quando partivamo per la Cina,
Les yeux fixés au large et les cheveux au vent, gli occhi fissi al largo e i capelli al vento,
Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres così c'imbarcheremo sul mare delle Tenebre
Avec le coeur joyeux d'un jeune passager. col cuore del giovane che è felice di viaggiare.
Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres, Di quelle voci ascoltate il canto funebre
Qui chantent : « Par ici ! vous qui voulez manger e seducente: «Di qui! Voi che volete assaporare
Le Lotus parfumé ! c'est ici qu'on vendange il Loto profumato! è qui che si vendemmiano
Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim ; i frutti prodigiosi che il vostro cuore brama;
Venez vous enivrer de la douceur étrange venite a inebriarvi della dolcezza strana
De cette après-midi qui n'a jamais de fin ! » di questo pomeriggio che non avrà mai fine!»
À l'accent familier nous devinons le spectre ; Dal tono familiare riconosciamo lo spettro;
Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous. laggiù i nostri Piladi ci tendon le braccia.
« Pour rafraîchir ton coeur nage vers ton Électre ! » «Per rinfrescarti il cuore naviga verso la tua Elettra!»
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux. dice quella cui un tempo baciavamo le ginocchia.

VII

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre ! «O Morte, vecchio capitano, è tempo! sù l'ancora!
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons ! Ci tedia questa terra, o Morte! Verso l'alto, a piene vele!
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre, Se nero come inchiostro è il mare e il cielo,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons ! sono colmi di raggi i nostri cuori, e tu lo sai!
Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte ! Su, versaci il veleno perché ci riconforti!
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, E tanto brucia nel cervello il suo fuoco,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ? che vogliamo tuffarci nell'abisso Inferno o Cielo cosa importa ?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau ! discendere l'Ignoto nel trovarvi nel fondo alfine il nuovo!